Guide/Chapitre I
Comprendre
Les mots de base, ce que la recherche dit et ce qu’elle ne dit pas, et une manière de commencer qui te laisse le temps de savoir ce que tu veux.

Dans ce chapitre
Dans ce chapitre
Pour qui ne l’a jamais pratiqué, le BDSM peut sembler étrange, voire inquiétant. Cette page explique de quoi il s’agit, sans chercher à te faire aimer quoi que ce soit. On peut tout lire ici, ne rien vouloir essayer, et repartir avec des idées utiles pour n’importe quelle relation.
Trois couches dans un acronyme
BDSM empile trois paires de mots. Bondage et discipline : attacher, immobiliser, poser des règles et veiller à ce qu’elles soient suivies. Domination et soumission, souvent abrégé D/s : une personne prend l’autorité, l’autre la lui cède, dans un cadre convenu. Sadisme et masochisme : donner ou recevoir des sensations intenses, douleur comprise, parce que les deux personnes y trouvent quelque chose.
Les couches se combinent comme on veut. Certaines personnes aiment les cordes pour leur esthétique et n’ont aucun goût pour les jeux de pouvoir. D’autres vivent une relation D/s sans jamais chercher la douleur. Les mots sadisme et masochisme viennent de deux écrivains, Sade et Sacher-Masoch, et sont devenus des catégories médicales à la fin du XIXe siècle : la page Histoire raconte comment.
Le mot kink est plus large : il désigne les pratiques sexuelles qui sortent des habitudes les plus courantes, du goût pour le cuir aux jeux de rôle. Tout le BDSM relève du kink, tout le kink n’est pas du BDSM. Enfin, une scène, c’est-à-dire un moment de jeu convenu à l’avance, n’implique pas forcément de sexualité. Certaines personnes jouent sans aucun contact sexuel, et c’est un choix aussi valable que l’inverse.
Les principes de base
La base de tout, ce sont la bienveillance et le consentement. On joue avec le pouvoir, les sensations ou les mots parce que les deux personnes y trouvent quelque chose, jamais pour blesser vraiment. Le reste en découle.
- Le consentement. Chaque personne dit oui librement, en sachant à quoi, et peut retirer ce oui à tout moment. Un silence, une hésitation ou un « je ne sais pas » ne sont pas un oui (voir Consentement).
- La bienveillance. Même en plein jeu, la personne qui mène reste attentive à l’autre, et la personne qui reçoit reste libre de dire ce qu’elle ressent.
- La parole. On parle avant (envies, limites, santé, état du jour), pendant (vérifications, signaux) et après (ce qui a plu, ce qui a moins plu).
- Les limites. Une limite dure ne se discute pas pendant une scène. Une limite souple ne s’approche que doucement, et seulement si les deux le souhaitent.
- Un signal d’arrêt. Un mot et un geste convenus, essayés, respectés sans discussion (voir safeword).
- Le soin après. L’aftercare, les soins juste après (de l’eau, une couverture, du calme ou des bras), compte pour les deux rôles, et on prend des nouvelles les jours suivants.
- Le risque connu. Aucune pratique n’est sans risque : on le connaît, on le réduit et on le choisit ensemble (voir Sécurité).
- La progression. On commence petit, on apprend, et on va plus loin seulement quand l’envie est là des deux côtés.
Un espace à inventer
Il n’y a pas une bonne manière de vivre le BDSM. C’est un espace de créativité : chaque relation est différente, et ce sont les personnes concernées qui la construisent, avec leurs envies, leurs limites, leur humour et leurs rituels. Certaines relations durent le temps d’une scène, d’autres des années. Certaines restent légères, d’autres suivent un protocole précis. Aucune n’est plus « vraie » qu’une autre.
Une relation évolue aussi. Les envies changent, les limites se déplacent, dans un sens comme dans l’autre, avec l’expérience, la confiance, la fatigue ou ce qui se passe dans la vie. Ce qui a été négocié une fois se rediscute. Refaire le portrait quelques mois plus tard est une bonne occasion d’en reparler.
Deux axes, pas une échelle
Le vocabulaire des rôles mélange souvent deux questions.
La première porte sur l’action. Dans une scène, la personne top fait : elle attache, frappe, guide les sensations. La personne bottom reçoit.
La seconde porte sur l’autorité. La personne dominante (dom, ou domme au féminin) décide dans les domaines convenus. La personne soumise (sub) lui cède ce pouvoir.
Ces deux axes sont indépendants. Une personne soumise peut tenir le martinet parce que sa ou son partenaire dominant·e le lui a ordonné : elle est top dans la scène et soumise dans la relation. À l’inverse, on peut recevoir des sensations tout en décidant de chaque étape : bottom, et pourtant aux commandes. Les étiquettes servent à se repérer, pas à se ranger.
Les switchs alternent les rôles selon les partenaires, les jours ou l’envie. Ce n’est pas de l’indécision, c’est une préférence comme une autre.
Une scène, une relation
Une scène est un moment délimité : un début, une fin, un contenu négocié. Une relation D/s peut s’étendre bien au-delà, avec des règles qui touchent parfois la vie quotidienne (voir D/s 24/7). On peut faire des scènes sans relation de pouvoir durable, et vivre une relation D/s presque sans scène. Dans les deux cas, ce qui a été convenu ne vaut que tant que chacun·e est d’accord.
Pourquoi des gens aiment ça
Les raisons que donnent les pratiquant·es varient : le jeu avec le pouvoir (le prendre, le céder, le sentir circuler), des sensations qu’on ne trouve pas ailleurs, la confiance qu’il faut pour se laisser attacher ou pour attacher quelqu’un, le plaisir de la mise en scène et du rôle. Certain·es décrivent aussi un état de conscience particulier, plus concentré ou au contraire plus flottant.
La recherche commence à mesurer une partie de ces effets, sur de petits groupes. Dans une étude auprès de 58 pratiquant·es, le cortisol, une hormone liée au stress, montait pendant la scène chez les personnes attachées ou qui recevaient. Quand la scène s’était bien passée, le stress baissait ensuite et le sentiment de proximité augmentait1. Une étude pilote sur 14 personnes a observé des états modifiés qui diffèrent selon le rôle : une baisse des performances à un test d’attention chez les bottoms, un état de « flow », d’absorption dans l’action, chez les tops2.
Ce sont des pistes, pas des certitudes. Les échantillons sont petits, et rien de tout cela n’explique pourquoi une personne aime ce qu’elle aime. La page Corps détaille ce qu’on a mesuré et ce qu’on suppose.
Ce que le BDSM n’est pas
Vu de l’extérieur, certains gestes ressemblent à de la violence. Ce qui les en distingue tient à ce qui les entoure : une négociation préalable, des limites respectées, la possibilité d’arrêter à tout moment, du soin après coup.
Retire ces éléments et il ne reste que la violence. Ignorer un « stop », punir quelqu’un d’avoir posé une limite, isoler un·e partenaire de ses proches, répéter qu’« un·e vrai·e soumis·e n’a pas de limites » : ce n’est pas du BDSM, c’est un abus qui emprunte son vocabulaire.
Pas Cinquante nuances de Grey
Pour beaucoup de gens, le BDSM, c’est Cinquante nuances de Grey. Il n’a pourtant pas grand-chose à voir avec ce roman. Un homme riche et expérimenté y presse une étudiante sans expérience de signer un contrat, la surveille, l’isole et se sert de l’alcool pour affaiblir son consentement, et ses goûts y sont présentés comme une blessure d’enfance à guérir. C’est à peu près l’inverse de ce que décrit ce guide : une négociation entre adultes qui se parlent d’égal à égal, des limites respectées, un arrêt possible à tout moment, et des envies qui ne sont pas un symptôme. Le chapitre Histoire revient sur le phénomène et sur ce que les pratiquant·es lui reprochent.
Pas un trouble
Pendant plus d’un siècle, la psychiatrie a rangé ces pratiques parmi les maladies. Ce n’est plus le cas.
La CIM-11, la classification internationale des maladies de l’Organisation mondiale de la santé, adoptée en 2019 et en vigueur depuis le 1er janvier 20223, a supprimé les catégories « fétichisme », « travestisme fétichiste » et « sadomasochisme ». Elle conserve des troubles qui impliquent des personnes non consentantes, dont un « trouble de sadisme sexuel coercitif », ou une détresse marquée4. Le DSM-5 américain (2013) distingue de son côté la paraphilie, un intérêt sexuel atypique, du trouble paraphilique, qui suppose une détresse, une altération du fonctionnement ou l’implication de personnes non consentantes5.
Quelques idées reçues
| Idée reçue | Ce qu’on sait |
|---|---|
| « C’est la conséquence d’un traumatisme. » | Dans une enquête nationale australienne auprès de 19 307 personnes, les pratiquant·es n’avaient pas été plus souvent contraint·es à des actes sexuels que les autres. Les hommes pratiquants présentaient même moins de détresse psychologique6. |
| « Ce sont des gens fragiles. » | Une étude néerlandaise comparant 902 pratiquant·es à 434 témoins trouve chez les pratiquant·es moins de névrosisme et un meilleur bien-être subjectif. L’échantillon n’est pas représentatif7. |
| « C’est marginal. » | En Belgique, 46,8 % d’un panel représentatif de 1 027 personnes ont déjà pratiqué au moins une activité BDSM, et 7,6 % se disent pratiquant·es8. En Australie, 1,8 % des personnes sexuellement actives en avaient pratiqué dans l’année6. L’écart tient surtout à ce qu’on mesure : une vie ou un an, une activité ponctuelle ou une identité. |
| « La personne dominante décide de tout. » | Les limites se fixent avant, à deux, et chacun·e garde le droit d’arrêter. Le pouvoir cédé l’est dans un cadre que les deux ont dessiné. |
| « Le safeword suffit. » | Un mot ne sert à rien si la parole est empêchée, ou si l’état de la personne l’empêche de le prononcer. Il faut aussi des signaux non verbaux et de l’attention. |
| « Cinquante nuances de Grey, c’est ça. » | C’est une fiction. Un homme riche y presse une étudiante sans expérience d’accepter un contrat : un déséquilibre que ce guide t’apprend plutôt à repérer. |
Le détail des études, leurs limites et un tableau de ce qui est établi ou seulement supposé se trouvent sur la page Recherche.
Comment commencer
Rien ne presse. Voici un ordre possible, à adapter.
- Parle avant de faire. Avec un·e partenaire, commence par les envies plutôt que par les pratiques : qu’est-ce qui t’attire, l’idée de lâcher le contrôle ou de le prendre, une sensation, une esthétique ? Dis aussi ce qui te fait peur. Une conversation ratée coûte moins cher qu’une scène ratée.
- Lis. Des guides écrits par des pratiquant·es, des témoignages, quelques études. La page Ressources en propose une sélection commentée, en français autant que possible.
- Fais ton propre inventaire. Le portrait passe en revue plus de deux cents pratiques, des baisers aux plus intenses, pour t’aider à situer tes envies et tes limites. Il prépare une conversation, il ne la remplace pas.
- Va à un munch. Un munch est une rencontre informelle dans un bar ou un café, sans jeu ni tenue particulière : on discute, on pose des questions, on repart quand on veut. C’est un moyen simple de rencontrer des pratiquant·es expérimenté·es et d’entendre parler des ateliers. Ressources en recense plusieurs, notamment en Suisse romande.
- Commence petit. Une première scène courte, avec peu d’éléments, un signal d’arrêt clair et du temps après pour en parler. Tu pourras aller plus loin la fois suivante ; revenir en arrière après une mauvaise expérience est plus difficile.
Si tu rencontres quelqu’un en ligne, la première rencontre se fait dans un lieu public, et une personne de confiance sait où tu es (voir safe call).
Et pour les relations vanille ?
On appelle vanille une sexualité sans BDSM ni kink. Le mot n’a rien de péjoratif, et une vie intime vanille n’est pas une étape avant autre chose : beaucoup de gens s’y trouvent très bien, et ce guide n’a pas pour but de les en faire sortir.
Presque tout ce qu’il décrit sert pourtant aussi en dehors du BDSM. Dire ses envies et ses limites avant, vérifier pendant que l’autre est toujours d’accord, pouvoir dire « stop » ou « pause » sans avoir à se justifier, prendre soin l’un·e de l’autre après un moment intense, prendre des nouvelles le lendemain, reparler à froid de ce qui s’est passé : ces habitudes font du bien à n’importe quelle relation, sexuelle ou non. Le questionnaire Ce soir, par exemple, sert aussi pour une soirée tendre, sans cordes ni jeu de pouvoir : dire son énergie, ses envies et ses limites du jour prend deux minutes et évite bien des malentendus.
Et si l’envie vient d’essayer un petit quelque chose, un foulard sur les yeux ou une plume sur la peau, les mêmes règles suffisent : en parler avant, et garder un mot pour arrêter. Le lexique en donne quelques idées douces, comme le sensation play, et la page Matériel montre ce qu’on peut faire avec une plume, un bandeau ou un glaçon.
Pour aller plus loin
- Consentement : négocier, poser des limites, arrêter, et reconnaître quand un accord ne vaut plus.
- Recherche : les études citées ici, avec leurs échantillons et leurs limites.
- Corps : ce qui se passe dans le corps pendant et après une scène, et ce qu’on ignore encore.
- Lexique : les termes de cette page et une soixantaine d’autres, définis sobrement.
Sources
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Sagarin, B. J., Cutler, B., Cutler, N., Lawler-Sagarin, K. A. et Matuszewich, L., 2009. Hormonal changes and couple bonding in consensual sadomasochistic activity. Archives of Sexual Behavior, 38(2), 186-200. lien ↑
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Ambler, J. K., Lee, E. M., Klement, K. R., Loewald, T., Comber, E. M., Hanson, S. A., Cutler, B., Cutler, N. et Sagarin, B. J., 2017. Consensual BDSM facilitates role-specific altered states of consciousness: A preliminary study. Psychology of Consciousness: Theory, Research, and Practice, 4(1), 75-91. lien ↑
-
Organisation mondiale de la santé, 2019. The 72nd World Health Assembly Resolution for ICD-11 Adoption. OMS. lien ↑
-
Krueger, R. B., Reed, G. M., First, M. B., Marais, A., Kismodi, E. et Briken, P., 2017. Proposals for Paraphilic Disorders in the International Classification of Diseases and Related Health Problems, Eleventh Revision (ICD-11). Archives of Sexual Behavior, 46(5), 1529-1545. lien ↑
-
American Psychiatric Association, 2013. DSM to Distinguish Paraphilias From Paraphilic Disorders. Psychiatric News. lien ↑
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Richters, J., de Visser, R. O., Rissel, C. E., Grulich, A. E. et Smith, A. M., 2008. Demographic and psychosocial features of participants in bondage and discipline, “sadomasochism” or dominance and submission (BDSM): data from a national survey. Journal of Sexual Medicine, 5(7), 1660-1668. lien ↑↑
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Wismeijer, A. A. et van Assen, M. A., 2013. Psychological characteristics of BDSM practitioners. Journal of Sexual Medicine, 10(8), 1943-1952. lien ↑
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Holvoet, L., Huys, W., Coppens, V., Seeuws, J., Goethals, K. et Morrens, M., 2017. Fifty Shades of Belgian Gray: The Prevalence of BDSM-Related Fantasies and Activities in the General Population. Journal of Sexual Medicine, 14(9), 1152-1159. lien ↑